Une goutte d’eau dans l’océan

J’ai survécu à une enfance malheureuse, où je me suis sentie isolée, incomprise, où je ne comprenais pas, où on ne m’expliquait pas ce qui se passait, où je comprenais trop bien les gens qui m’entouraient, ressentant intensément leurs peurs, leurs colères, leur volonté de dominer. Mes parents, perdus dans leur désespoir, me laissant seule, sans mots, perdue au milieu de la vie et des gens, insatiables dans leurs demandes de mon amour et de mon affection, incapables de faire la même chose en retour pour moi. Quelques moments de vraie joie avec ma tante, figure aimante, mère de substitution, heureuse que j’existe, prenant soin de moi avec amour. J’ai survécu à la perte de ma tante.

Je me souviens de cette petite fille qui pleurait, seule, dans un coin de la cour de son école maternelle. Celle qui était la nouvelle, année après année. Celle qui était douée, docile et dont on ne faisait pas de cas car à la fin de l’année elle quittait à nouveau l’école. Les liens durement noués, violemment arrachés. Une nouvelle année et tout était à recommencer. Seul point de repère, les matières scolaires, savoir lire, écrire, compter. Se situer grâce au niveau inscrit sur la couverture. Pouvoir mesurer les progrès, savoir ce qu’il fallait améliorer pour passer à l’étape suivante. Savoir où j’en étais dans la vie. Avoir l’espoir que ce savoir m’assurait un avenir meilleur.

Les nouvelles personnes entraient dans ma vie, sans explication, on se côtoyait, on s’apprivoisait parfois, sans explication elles repartaient d’où elles étaient venues. Quelques sourires, quelques amitiés et bons moments, et à la fin de l’année on déménage et on les quitte à nouveau.

J’ai survécu à la violence domestique, au couple se déchirant, s’insultant, se frappant, me réfugiant dans ma chambre avec mon frère à protéger, consoler. Déjà, je ne pensais pas à moi.

Il y a eu cette soirée au Portugal, j’avais six-sept ans, pas plus. Beaucoup de tensions cet été-là. Mon petit frère pas encore propre, les fessées à cul nu, les larges mains imprimant le rouge dans la chair. Une soirée trop arrosée au restaurant, le long de la mer, retour vers le camping en longeant la jetée. Un mot de trop, une œillade en coin, les coups qui s’abattent sur ma mère, elle enlève son escarpin et frappe mon beau-père dans le dos, les cris, mon désespoir, et cette mer apaisante qui m’appelle, me promettant un monde silencieux et réconfortant, me promettant de m’entourer éternellement, et me bercer comme son propre enfant. La douleur, l’incompréhension, le désespoir qui s’empare de moi, je hurle pour les arrêter, je hurle pour qu’ils se souviennent que j’existe, je hurle pour témoigner de mon état, à bout, trop de violence et d’indifférence que je ne peux plus supporter, je les préviens que je vais sauter. Et cette idée m’emplit de calme. Je suis à un pas de la délivrance.

La dispute cesse, nous rentrons. Au camping, le visage tuméfié de ma mère fait réagir deux jeunes vacancières anglaises. Elles appellent la police, mon beau-père se fait embarquer, ma mère rentre dans la caravane se reposer. Contre un arbre, chacune d’elles vient s’adosser, un enfant dans les bras, et le souvenir de cet instant de chaleur humaine fait encore couler mes larmes aujourd’hui. Et le souvenir de la possibilité de la délivrance de la souffrance accompagnant chacune de mes prochaines journées.

J’ai survécu à ces années dans ce climat. J’ai survécu à un nouveau déménagement chez une tante acariâtre, me laissant les enfants pour que je m’en occupe. Cinq ans et un an, à gérer seule du haut de mes neuf ans. Ou les fois où elle préférait me laisser seule à la maison, comptant les heures de leur retour.

J’ai survécu au déménagement dans la cité hlm délabrée. J’ai survécu à la misère sociale, à l’environnement des voisins alcoolisés, sans emploi, les enfants s’élevant seuls comme des lapins. J’ai survécu à la violence, verbale, physique, de mes petits camarades ne comprenant pas une personne comme moi, si différente. J’ai survécu au rejet pour intelligence. J’ai survécu à ma mère, désespérée qui partait, me laissant les enfants en me disant qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle ne revenait pas. Encore une fois, j’ai trouvé le salut dans mes livres de classe, l’instructrice m’ayant prise sous son aile me laissait le privilège de ne pas sortir en récréation dans le froid et m’offrait des chocolats en secret.

J’ai survécu au déménagement dans la maison de banlieue. Aux années passées à sortir de l’enfance et à entrer dans l’âge adulte. J’ai eu une adolescence heureuse, une bonne amitié, une famille qui m’a recueillie aussi souvent qu’elle le pouvait. J’ai survécu à l’indifférence et la maladresse de mon père, et à sa violence aussi. J’ai survécu au moment où ma mère a perdu pieds, où ma sœur a fait part qu’elle avait été menacée dans son intimité. J’ai survécu au rejet de ma propre famille, quand j’essayais d’aider et de faire ce que j’avais toujours dû faire : élever les enfants. J’ai survécu quand on m’a signifié qu’ils étaient trois contre un, une famille contre la ritale qui n’avait qu’à aller vivre chez eux si elle n’était pas contente.

J’ai survécu au refus de mon père d’aller vivre chez lui. J’ai survécu à mon premier amour non abouti, j’ai survécu à mes autres amours, aux déceptions, à la réalité prise en pleine face. J’ai survécu à l’acharnement familial, à la mise en évidence de mes différences, forcément des défauts, des raisons pour qu’on ne m’aime pas. J’ai survécu au triangle qui se déchirait, et qui se renvoyait la balle à qui mieux ne prendrait pas soin de moi au profit des autres.

Un soir, la souffrance et le désespoir l’ont emporté sur les forces jusque-là employées pour survivre. Je me suis donnée la mort. Mais quelqu’un a décidé que je devais rester, et j’ai survécu à ma décision. Il fallait que je nie ma réalité.

Alors je suis partie. J’ai été recueillie par un homme qui m’a choisie, m’a donné de l’amour et la force d’essayer de construire ma vie. J’ai continué à investir ma vie scolaire, j’ai survécu aux diplômes. Puis il m’a quitté, j’ai cru ne pas survivre mais j’ai survécu, mon âme partiellement anesthésiée par le chagrin. J’ai survécu aux années à tirer le diable par la queue, et j’ai survécu à une voie professionnelle qui ne me convenait pas.

J’ai réussi à concrétiser un rêve, à partir loin, sous le soleil et sur la mer infinie, bleue, rassurante et j’ai rencontré l’amour. J’ai survécu à la menace des coups qu’il m’a promis. Je suis partie encore et lasse de survivre j’ai vivoté sans risque amoureusement, dans une relation sans passion. J’ai survécu à trois ans de couple en indifférence, à trois ans sans avenir, aux trahisons professionnelles, aux déceptions, à la mort que je m’étais imposée à l’âme.

L’obscurité est tombée profondément et la lumière a rejailli, me permettant de prendre des décisions, d’avoir le désir de vivre pour une fois. Je suis partie au plus près du soleil, j’ai vivoté professionnellement, j’ai encore subi la cruauté, l’injustice, la précarité, et j’ai rencontré l’amour, le seul et le vrai.

J’ai vécu, quelques mois, la vie s’est installée dans ma vie, avec l’amour, l’avenir devenait possible, j’ai recommencé à espérer, réfléchir à ce que je voulais être. Entourée d’amour et encouragée à croitre personnellement et professionnellement. J’ai perdu mon amour.

J’ai survécu, me suis noyée dans le travail. Mon corps a dit stop, est tombé gravement malade, l’étincelle de vie a commencé à me quitter, et j’ai survécu. J’ai survécu à la perte de mon emploi, j’ai survécu à la misère la plus profonde, j’ai survécu à ma tentative de construction de ma vraie vie. J’ai employé toute mon énergie à me dégager une vie de toute cette survie, à m’autoriser à faire quelque-chose que j’aime, à enfin écouter ce que j’aime. J’ai commencé à faire tout ça. J’ai commencé à trouver quelque-chose qui me permette de dire je vis enfin, et ça me plait. Je suis toutefois à bout de force et d’espoir.

J’ai retrouvé mon amour, il ne sait pas s’il veut encore de moi. Si je le perds, je sens qu’à cette épreuve je n’aurai pas la force de survivre.

 

-FIN-



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